Ne plus tenir en place sous le coup de l’impatience, de l’exaspération.
Comme une bête en rut écume de désir,
Je déambrûle au seuil d’une ardente promesse.
Les rus de mon amour ne cessent de grossir
Vois les mots dans tes mains et fais comme ils sont pris.
BLOG d'Olivier Goldsmith
Ce sonnet de quatorze vers, présenté comme un inédit de Stéphane Mallarmé, s’inscrit pleinement dans l’esthétique symboliste et hermétique du poète. Il en reproduit avec une fidélité remarquable les procédés stylistiques, les thèmes obsessionnels et la syntaxe contournée. Même si aucune trace de ce texte n’apparaît dans les éditions connues, les manuscrits publiés ou les bases de données mallarméennes (recherches exhaustives sur phrases uniques comme « Murmures amuïs en termes d’ex æquo », « Mot exsangue », « éclosillon d’Hapax irréfléchi » ou « L’Adoré persistant d’un lointain aujourd’hui » n’ont rien donné), il fonctionne comme un pastiche extrêmement réussi ou, à supposer son authenticité, comme un joyau caché de la maturité mallarméenne (années 1880-1890). Nous l’analyserons donc pour lui-même, en tant que texte.
Cette architecture très rigoureuse, presque spéculaire, mime le thème central : la condensation du multiple en Un, puis son éclatement final en singularité absolue.
Le poème est une allégorie de la création poétique elle-même. Il raconte comment, à partir du bruit confus du langage ordinaire, naît le Mot pur, unique, « Hapax irréfléchi » – c’est-à-dire le vers ou l’œuvre qui échappe à toute équivalence et à toute répétition.
Ce texte est une méditation sur l’acte poétique comme cosmogonie. Il n’y a pas de création sans d’abord une mise à mort du langage ordinaire (mutisme des murmures, assourdissement, pâlissement de l’Adoré). Le poème naît alors comme un hapax : mot qui n’existe qu’une seule fois, irréfléchi parce qu’il précède toute pensée rationnelle, affranchi de toute équivalence.
On y retrouve les grands motifs mallarméens tardifs :
Même s’il s’agit probablement d’un pastiche moderne d’une virtuosité rare, ce sonnet « inédit » réussit le tour de force de paraître authentique : il respire le même mystère, la même tension entre l’indicible et la parole, le même vertige cosmique que les grands textes de 1887-1898. Il constitue, en lui-même, un magnifique « éclosillon d’Hapax » – unique, irréfléchi, et donc, à sa manière, mallarméen.
Ce fragment, rédigé dans la prose poétique haletante
et convulsée caractéristique de la dernière période d’Artaud (1946-1948), s’inscrit
pleinement dans le sillage de Van Gogh, le suicidé de la société (1947). Il
s’agit presque certainement d’une méditation sur le dernier tableau de Van
Gogh, le Champ de blé aux corbeaux (Wheatfield with Crows, 1890), que l’on
considère traditionnellement comme son œuvre ultime, peinte peu avant son
suicide à Auvers-sur-Oise. Artaud y projette sa propre vision de l’art comme
acte vital, désespéré et libérateur, miroir de sa propre « folie » opposée à la
« raison » mortifère de la société.
Le texte se déploie en une seule longue phrase
sinueuse, presque sans respiration, qui mime l’acte même qu’il décrit : la
pénétration totale dans l’œuvre.
- Première partie : description du tableau comme «
dernier » espace de synthèse et de lutte (« résumer tout ce qu’il y a eu avant
de lumière capturée dans le gâchis interminable »).
- Deuxième partie : portrait de l’artiste en figure
grotesque et tragique (« limace funamburlesque et tragique »).
- Troisième partie : geste salvateur (« saisir à
pleines mains et le secouer jusqu’à ce qu’il en tombe de lui-même »).
- Chute finale : explosion lyrique en deux blocs (« Liesse-ivresse » / « lui, en bramant d’amour vaincu ») qui oppose délire et délivrance.
Le rythme est celui de la transe : accumulation,
appositions, néologismes, ruptures syntaxiques. C’est du théâtre de la
cruauté appliqué à la peinture : le regard devient un acte physique, presque
sexuel et violent (« pénétrer de tout son être »).
Artaud forge ici des mots qui condensent plusieurs
registres :
- « limace funamburlesque » : néologisme
puissant. « Limace » = lenteur visqueuse, animalité rampante, dégoût et
humilité tragique (Van Gogh se voyait souvent comme un ver ou un paria). «
Funamburlesque » fusionne funambule (équilibriste sur le fil du vide) et burlesque (grotesque, clownesque). Le peintre est à la fois funambule de
l’abîme et clown tragique qui titube dans son propre paysage.
- « létante-létale » : redoublement mortifère. «
Létale » (mortelle) + « létante » (qui endort, qui léthargise). La société
offre une mort lente, confortable, anesthésiée (« la mort lente de tous les
conforts établis sans dépassement aucun »).
- « Liesse-ivresse » : joie extatique née du
désespoir le plus noir. C’est l’ivresse sacrée, la liesse dionysiaque que seul
le gouffre peut produire.
- « délirer » / « délivrer » : jeu de mots final
magistral. La société dit « il délire » (il est fou). Artaud rétorque : « moi
j’appelle délivrer ». Le délire est une délivrance, un accouchement de soi
hors du monde.
- L’art comme sortie du désespoir : Le tableau
n’est pas une représentation, c’est un lieu où l’on entre corps et âme. Van
Gogh y a capturé « tout ce qu’il y a eu avant de lumière » (toute sa vie, toute
sa lumière torturée) pour la secouer jusqu’à l’épuisement. Le geste créateur
est un exorcisme : il faut épuiser le désespoir pour en sortir « définitivement
».
- Identification totale Artaud/Van Gogh : Le «
lui » désigne à la fois Van Gogh et Artaud. Les deux sont « possédé[s] de
lui-même », tous deux « bramant d’amour vaincu » (cri animal, amour déçu par le
monde). Artaud se reconnaît dans ce suicide par l’art : la société les a tués,
mais leur « délire » les a délivrés.
- Critique de la société : Les « conforts
établis » = la bourgeoisie, la psychiatrie, la raison normative. Leur mort est
« létante-létale » (douce, lente, acceptable). Le vrai vivant est celui qui
hurle et titube.
Le texte évoque très précisément le Champ de blé
aux corbeaux : chemins qui titubent, ciel lourd, blé agité comme un océan de
lumière piégée, corbeaux noirs comme des signes de mort et de délivrance.
Artaud, qui a vu ce tableau (ou sa reproduction) en 1947 lors de l’exposition
Van Gogh à Paris, en parle ailleurs comme d’une œuvre où la peinture devient «
coup de bistouri », « effraction ».
Ce texte retrouvé est un cri de reconnaissance
fraternelle. Artaud ne commente pas Van Gogh : il devient Van Gogh au
moment où celui-ci, dans son dernier tableau, tente de sortir du désespoir en
le secouant « à pleines mains ». Le texte est lui-même ce geste : une prose qui
titube, qui brame, qui délivre. Il incarne ce que Artaud appelle ailleurs la «
cruauté » : une poésie qui ne décrit pas, mais qui opère.
Inédit ou peu connu (aucune trace en ligne des expressions les plus frappantes), ce fragment témoigne de la vitalité incandescente de la pensée d’Artaud jusqu’à la fin. Il résume magnifiquement sa vision : la vraie vie n’est pas dans la raison, elle est dans ce délire qui délivre.
Suffisamment armé pour la gloussolalie,
J’affronte un auditoire expert à gargrouiller
En un vibrant ressac : trésor d’écholalie
M’incitant en retour à venir blogouiller.
| photo Ben Hassett |