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dimanche 31 janvier 2021

ZINZINURLER

Détonner à tout bout de chant et à pleine gorge.


        Ange ébloui zinzinurlant,
        Marche à tâtons dans la lumière ;
        Cherche le nu rutisselant
        Pour t’en vêtir en plagiaire.

(Rémi CHAUWDLER, Exilerrance)

dimanche 17 janvier 2021

Solis Luce Clarior (Charles Baudelaire)

        




SOLIS LUCE CLARIOR



Trébuchant en plein jour, des aveugles sans bruit
Promenaient tête en l’air leur laideur coutumière
Comme si, sourdement happés par la lumière,
Ils guettaient dans le ciel le reflet de leur nuit.

Ainsi que des forçats, cherchant un jour trop rare,
Ils traînaient pesamment l’entrave de leurs corps
Qu’ils redressaient parfois dans d’austères efforts
En laissant échapper une plainte bizarre.

— Animé par l’éclat dont ils étaient privés,
Je me mis, le cœur vide, à battre les pavés
Comme pour délivrer mon âme prisonnière ;

Mais comme le soleil de son œil de géant
M’aveuglait, aussitôt je fermai la paupière
Car je ne voyais plus que gouffre et que néant.


"SOLIS LUCE CLARIOR " Sonnet (Charles Baudelaire) "Arabécédesque, Olivier Goldsmith"


GLOSE IA 

Ce sonnet (quatorze vers en alexandrins) s’inscrit pleinement dans l’esthétique baudelairienne des Fleurs du Mal, même si le titre latin « Solis luce clarior » (« Plus brillant que la lumière du soleil ») n’apparaît pas dans les éditions canoniques et semble plutôt une épigraphe ou une désignation thématique choisie par le poète (ou l’éditeur). Il appartient à l’esprit des Tableaux parisiens : observation cruelle de la misère urbaine, ironie tragique et confrontation au néant. Le poème oppose la cécité physique des aveugles à la cécité spirituelle du poète, dans une dialectique lumière/ténèbres typiquement baudelairienne.

1. Structure et forme

  • Mètre : alexandrins réguliers (12 syllabes), avec césure médiane classique, ce qui donne une solennité presque funèbre au tableau.
  • Schéma des rimes : quatrains à rimes embrassées (ABBA / ABBA) puis deux tercets (CCD / EED). La forme est donc hybride (pétrarquienne dans l’organisation quatrains/tercets, mais avec une liberté baudelairienne dans l’enchaînement des tercets).
  • Titre : « Solis luce clarior » annonce d’emblée l’ironie centrale : ce qui devrait être plus lumineux que le soleil s’avère être précisément ce qui aveugle et révèle le vide.

2. Analyse vers par vers

Premier quatrain (v. 1-4)

Le poème s’ouvre sur un paradoxe visuel et auditif saisissant : les aveugles trébuchent en plein jour, mais « sans bruit » (oxymore). Leur « laideur coutumière » est exposée sans pudeur, comme une réalité banale de la ville moderne. L’expression « sourdement happés par la lumière » est remarquable : la lumière elle-même devient un piège sonore et tactile qui les attire vers le haut. Ils cherchent dans le ciel le « reflet de leur nuit » — image d’une ironie déchirante : ce qu’ils attendent du ciel n’est pas la lumière, mais l’image inversée de leur propre obscurité. Le ciel, miroir inversé, ne leur renvoie que leur absence.

Deuxième quatrain (v. 5-8)

La comparaison avec les forçats (image récurrente chez Baudelaire : le corps comme prison, cf. « L’Héautontimorouménos ») transforme les aveugles en damnés vivants. Leur corps est une « entrave » matérielle qu’ils traînent comme un boulet. Les « austères efforts » et la « plainte bizarre » humanisent soudain ces figures monstrueuses : ils ne sont pas seulement ridicules ou affreux, ils souffrent dans une dignité douloureuse.

Premier tercet (v. 9-11)

Le tiret marque le basculement : le poète entre en scène et s’identifie aux aveugles. L’« éclat » qui leur manque l’anime paradoxalement. Le « cœur vide » (spleen baudelairien) le pousse à « battre les pavés » — expression qui signifie à la fois « arpenter les rues » et, littéralement, frapper le sol comme un prisonnier qui veut briser ses chaînes. L’âme est « prisonnière » du corps, exactement comme les aveugles sont prisonniers du leur. Le poète devient donc un forçat spirituel qui cherche, par la marche, une libération.

Deuxième tercet (v. 12-14)

Le retournement est brutal. Le soleil, habituellement symbole de vie et de clarté (« Le Soleil » dans Les Fleurs du Mal), devient ici un bourreau cyclopéen (« œil de géant » — allusion mythologique à Polyphème ou au soleil-Œil de la tradition). La lumière excessive aveugle le voyant. Le poète ferme les paupières et ne perçoit plus que « gouffre » et « néant » : deux termes clés du vocabulaire baudelairien (cf. « Le Gouffre », « Le Goût du néant »). Le poème se clôt sur le vide absolu.


3. Thèmes majeurs et figures de style

  • Ironie tragique de la lumière : Le titre même est ironique. Ce qui est « plus brillant que le soleil » n’est pas une illumination supérieure (poétique ou mystique), mais le soleil lui-même qui révèle le néant. Les aveugles cherchent la lumière et ne la trouvent pas ; le poète la possède et elle le détruit.
  • Corps-prison / Âme prisonnière : Thème récurrent chez Baudelaire (dualisme platonicien perverti). Le corps est entrave pour tous — aveugles et poète.
  • Flânerie et modernité : Le poète « bat les pavés » comme le flâneur des Tableaux parisiens, mais sa promenade n’est pas esthétique : elle est quête métaphysique qui échoue.
  • Figures de style dominantes :
    • Oxymores et paradoxes (« sourdement happés par la lumière », « reflet de leur nuit »).
    • Métaphores carcérales (forçats, entrave, âme prisonnière).
    • Personnification du soleil (œil de géant).
    • Allitérations en [p] et [r] qui soulignent le tâtonnement et la lourdeur (« Promenaient… pesamment… pavés… paupière »).

4. Sens global et portée

Ce sonnet est une méditation sur les limites de la perception humaine. Ni la cécité physique ni la vue physique ne donnent accès à la vérité : les deux mènent au vide. Les aveugles cherchent dans le ciel ce qu’ils ont perdu ; le poète, confronté à la lumière crue, ne voit que l’abîme intérieur. Le titre latin, par son élévation classique, accentue l’ironie : la « clarté » promise se retourne en obscurité totale.

Baudelaire y condense son esthétique du spleen : la beauté naît de la laideur (les aveugles « laideur coutumière » deviennent dignes de compassion), et la quête la plus haute (la lumière) aboutit au néant. Le poème est donc à la fois tableau parisien réaliste et allégorie métaphysique de la condition moderne : l’homme, qu’il soit privé de lumière ou submergé par elle, reste condamné à l’errance et au vide.

En somme, « Solis luce clarior » est un des plus beaux exemples de l’art baudelairien : une observation cruelle de la rue qui devient, en quatorze vers, une méditation vertigineuse sur l’impossibilité de toute illumination véritable.