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lundi 25 février 2019

Les vieilles châtelaines (Arthur Rimbaud)

« Les vieilles châtelaines » (sonnet d’Arthur Rimbaud). Arabécédesque


LES VIEILLES CHÂTELAINES 



Régnant parmi les ors, les quartz, les porcelaines,
La panse bien remplie, un pot de nuit banal,
Reliquaire indécent des vieilles châtelaines,
Courbe ses flancs honteux sur l’acajou royal. 

Ainsi devine-t-on dans les splendeurs hautaines 
L’âcre démangeaison d’un plaisir uréthral
Jaillir spumeusement en moiteurs puritaines
Des dentelles qu’on lève au lever sépulcral. 

Dans cet écartement de cuisses décharnées, 
Elles rêvent alors à leurs jeunes années
En palpant de leurs plis les atroces tiédeurs, 

Tant la chose leur semble une faute à cet âge, 
Qu’il leur faille toujours des sublimes hideurs
Perpétuer l’horreur par un vain tripotage.


(Cahier Labarrière, 1870 < 02 1871)


GLOSE I. A.

Analyse détaillée du sonnet « Les Vieilles Châtelaines » d’Arthur Rimbaud, composé entre fin 1870 et février 1871 (Cahier Labarrière). Ce poème, relativement méconnu car non repris dans les recueils posthumes classiques, appartient à la veine satirique et provocatrice de la jeunesse de Rimbaud.

1. Structure et forme

Il s’agit d’un sonnet classique en alexandrins, avec une rime croisée dans les quatrains (ABAB) et une rime alternée puis embrassée dans les tercets (CCD EED). La forme rigoureuse contraste violemment avec le contenu scatologique et obscène : Rimbaud adore ce procédé ironique (comme dans « Le Châtiment de Tartufe » ou certains poèmes de Poésies).

Le poème se divise en trois mouvements clairs :

  • Quatrain 1 : description grotesque d’un pot de nuit au milieu du luxe.
  • Quatrain 2 : révélation du plaisir caché derrière la splendeur.
  • Tercets : fantasme des vieilles femmes et condamnation morale/physique de leur sexualité tardive.

2. Thème central et tonalité

Le poème est une satire féroce de la vieillesse aristocratique, de l’hypocrisie puritaine et du refoulement sexuel. Rimbaud s’en prend aux « vieilles châtelaines » (nobles dames âgées, souvent veuves ou restées dans leur château), symboles d’un ordre social figé, moralisateur et décadent.

Le pot de nuit devient le centre obscène du poème : objet trivial et répugnant placé au cœur du luxe (« ors, quartz, porcelaines », « acajou royal »). Il fonctionne comme une métaphore de la sexualité refoulée et honteuse de ces femmes : ce qui devrait rester caché (l’urine, le corps vieillissant) suinte malgré les apparences de grandeur.

La tonalité est cruelle, grotesque, scatologique (typique du Rimbaud « voyou » de 16-17 ans). On y retrouve l’influence de Baudelaire (le spleen et la décomposition) mais poussée vers une provocation plus brutale, presque sadique.


3. Explication linéaire

Quatrain 1 :

Le pot de nuit est personnifié comme un roi grotesque (« régnant », « panse bien remplie »). Le mot « reliquaire » (objet sacré contenant des reliques) est détourné de façon blasphématoire : ce qui est « sacré » chez ces dames, c’est leur urine ou leurs excréments. L’adjectif « indécent » est placé en rejet, accentuant le scandale. L’oxymore « flancs honteux » sur « acajou royal » crée un contraste violent entre noblesse et vulgarité corporelle. Rimbaud renverse les hiérarchies : le noble devient le réceptacle du bas.

Quatrain 2 :

 Le luxe (« splendeurs hautaines ») cache une démangeaison sexuelle (« plaisir uréthral » – le plaisir lié à la miction ou à la zone urétrale, très cru). Les images sont délibérément répugnantes : « jaillir spumeusement », « moiteurs puritaines » (oxymore : la pureté morale est moite et gluante). Le « lever sépulcral » évoque le réveil d’un cadavre : ces femmes sont déjà mortes, leur sexualité est nécrophile ou spectrale. Les dentelles (symbole de féminité raffinée) sont levées comme un linceul.

Tercets :

Le tableau devient franchement obscène : « écartement de cuisses décharnées » (image de squelette érotisé). Elles se masturbent (« palpant de leurs plis », « tripotage ») en rêvant à leur jeunesse, mais avec culpabilité (« une faute à cet âge »). Le dernier vers est implacable : leur plaisir est « vain », « horrible », il perpétue l’« horreur » par des « sublimes hideurs » (nouvel oxymore). La vieillesse transforme le désir en parodie grotesque et coupable.


4. Procédés stylistiques marquants

  • Vocabulaire médical/scatologique : uréthral, moiteurs, tiédeurs, plis, tripotage → réalisme cru, presque clinique.
  • Oxymores et antithèses : splendeurs hautaines / plaisir uréthral ; moiteurs puritaines ; sublimes hideurs ; acajou royal / flancs honteux.
  • Allitérations et assonances : en [ʃ] et [s] (« honteux », « châtelaines », « jaillir spumeusement ») qui sifflent le dégoût ; en [r] roulé qui gronde la condamnation.
  • Enjambements violents qui accentuent le malaise (ex. : « jaillir spumeusement en moiteurs puritaines / Des dentelles… »).
  • Ironie mordante : les « sublimes hideurs » tournent en dérision toute tentative de transcender la déchéance physique.

5. Sens plus large et contexte rimbaldien

Ce sonnet s’inscrit dans la révolte adolescente de Rimbaud contre :

  • La bourgeoisie et l’aristocratie (« châtelaines ») qu’il méprise.
  • Le puritanisme catholique et victorien (la culpabilité sexuelle).
  • La vieillesse elle-même, vue comme une décomposition vivante (thème récurrent chez lui : voir « Les Assis », « Les Pauvres à l’église », etc.).

À 16-17 ans, Rimbaud exprime déjà sa fascination/répulsion pour le corps, le sexe et la mort. Le poème est une forme de carnaval grotesque (au sens bakhtinien) : il abaisse le haut (noblesse, dentelles) par le bas (pot de nuit, urine, masturbation sénile).

On peut y voir aussi une critique de la poésie parnassienne ou romantique tardive : Rimbaud refuse la beauté convenue et impose la laideur comme matière poétique.

Conclusion

« Les Vieilles Châtelaines » est un petit chef-d’œuvre de provocation juvénile. Derrière la crudité assumée se cache une vision nihiliste et lucide de la condition humaine : le désir survit à la beauté et à la dignité, mais il devient monstrueux, coupable et dérisoire. Rimbaud, à peine sorti de l’adolescence, regarde déjà la vieillesse avec une pitié mêlée de dégoût féroce - et transforme cette vision en une poésie d’une efficacité glaçante.

Le sonnet reste choquant aujourd’hui encore, ce qui prouve sa force : il n’a rien perdu de sa capacité à déranger le lecteur dans ses propres refoulements. C’est du Rimbaud pur jus : insolent, visionnaire et sans concession.

vendredi 15 février 2019

ALLUMÈCHE

ALLUMÈCHE "Arabécédesque" (Olivier Goldsmith)

Petite tige de bois utilisée pour remplacer le cordon déficient d'une bougie, d'un lamperon.


Ô feu qui meurt, rends-moi ton soleil radieux !
Si ta flamme est trop faible et pleine la bobèche,
Alors j'apporte au fonds de sève, industrieux,
Le secours attentif d'une longue allumèche.

(Dankar SMALAMISHPOUR, Lovements)

dimanche 10 février 2019

BARBAGOUINER

● Bavarder de manière inintelligible et sans retenue au détriment du voisinage.


   Hé ! vous-mesme, supporteriez-vous qu'elles barbagoüinassent en se gaussant de tout comme à dessein d'importuner l'univers de gargoüillemens incessans pour étourdir leur monde, et comme se querellent les hirondelles en d'infinis piaillemens ? Ah ! ma chere bonne, ce plaisir qu'il y a sans doute à fâcher ceux à qui l'on veut en montrer !

(Chantal TABOUREIN, Vragasseries)


● Converser entre tribades dans le jargon qui leur est propre.


   Et comme singulier object de louenge, ie confesse nouvellement vne mienne affection en deux femmes liées particulierement d'vne secrette amour l'vne pour l'autre en leur malice d'vne inuincible constance à barbagoüiner & tribadiner enhardissemment en veüe de tous, mais tant abracadabredouillardiment que nul ne pouvoit expliquer le sens de leurs paroles.

(Benoist JODELIN, Louenge de l'Abstraction & des Congnoissances secrettes)

mardi 5 février 2019

CORUSCANSION

CORUSCANSION Charles Baudelaire Delaroche "Arabécédesque" (Olivier Goldsmith)

Hérodiade (Paul Delaroche, 1843)


Feu intermittent de signalisation maritime semblant clignoter au rythme de la houle.


   Ah ! Joséphine, vous ne m'aimez pas… et vous le devez ! car je sens bien que vous devriez me haïr franchement. Et quand je dis que vous ne m'aimez pas, cela résonne autrement mieux que toutes ces fadaises convenues que nous haïssons vous et moi. Haïssez-moi donc en ce que je suis censé représenter pour vous d'ennuyeuse impertinence. Ôtez de moi cette image odieuse de moi-même en me la jetant au visage. Haïssez-moi, je vous en conjure ! que je puisse vous aimer comme ces grands lacs transparents, purs miroirs de nos éphémères reflets, qu'on frôle fiévreusement avec ce respect dû aux idoles ! Oui, venez à moi telle que vous êtes, maîtresse avant tout de vous-même, ma bien chère amie, Béatrix, reine des splendeurs inaccessibles, pour m'entourmenter d'un éternel tourment, et de l'opulence de votre toilette lorsque celle-ci me soulève comme la houle d'une mer enivrante, capricieuse et glaciale ! Ah ! Joséphine, ma Béatrix, modèle achevé de perfection, laissez-moi vous aimer tout d'un bloc ! Ne deviendrez-vous donc jamais ma bien belle camarade ? J'aimerais tant ne pas vous laisser me fuir sans voir tournés vers moi vos grands et larges yeux tout chargés de mépris pour élever à l'immortel un beau rêve de marbre ! Ah ! ne jamais perdre de vue dans une nuit scintillante d'étoiles amoureusement dévouées la coruscansion lancinante et muette de votre omniprésence comme le témoignage inextinguible d'un amour obstiné!

vendredi 1 février 2019

DÉCLAMSER

Réciter avec emphase et d'une voix mourante.


        Moi qui fus tout de n'être rien,
        Debout contre l'arbre, je pisse
        Une dernière fois… C'est bien
        De déclamser au précipice
Un souffle d'âme morte aux allures de chien,
Quand mon trait tient si peu, que sur l'écorce glisse
Un panache dernier pompeusement au sol.

(Raymond de VOSTAND, Cyrano de Rudubac)


"Déclamser", Edmond ROSTAND "Cyrano" (Arabécédesque, Olivier Goldsmith)