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mercredi 28 février 2018
CHIMÉRYONIRISME
vendredi 23 février 2018
DÉVIERRER
S’écarter toujours plus du droit chemin, du cap à maintenir.
(Simon DIEUTZ, Avant Dieu)
mercredi 21 février 2018
EMPÉTRI
Fortement influencé par un environnement absorbant.
Recueillant des baisers de lames en bouquets.
Tintant sur mon ram bow comme sur une enclume,
Les vagues me roulaient des pelles par paquets.
Et je tendais mon arc aux flèches émoussées
Vers l’horizon en rut où montent des ciels d’or.
Mon algîtation par houles courroucées
Vomissait en piaulant mon fiel par-dessus bord.
Les soirs, un soleil las guettait en vain mes fièvres,
Impuissant à me suivre où j’allais sans dormir.
Des gerçures mordaient mon désir sur mes lèvres
Du baiser lancinant qui les faisait frémir.
Étourdi du silence oppressant des sirènes,
Je songeais, inseulaire, aux périls de la mer,
Invoquant les récifs dévoreurs des carènes
Avec des sifflements stupides de steamer.
Pour me drosser au pôle où zigoter en pleurs,
J’ai brisé ma boussole. Oh ! que j’aille à la baille,
Fretintinnambulant parmi les bateleurs !
GLOSE I.A.
Ces sept quatrains se présentent comme des « quatrains retrouvés » issus d’une « collection particulière ». Aucune trace éditoriale ou manuscrite rimbaldienne ne correspond à ce texte dans les archives, les éditions critiques ou les bases en ligne : il s’agit donc d’un pastiche/hommage moderne, remarquablement réussi, qui réinvente Le Bateau ivre (1871) tout en le déplaçant vers une poétique plus intime, autoflagellante et méta-poétique. La forme est scrupuleusement imitée (alexandrins souples, rimes croisées ABAB alternant féminines et masculines), mais le ton et les images trahissent une voix contemporaine qui joue avec l’héritage rimbaldien sans le singer servilement.
1. La forme : fidélité et discrète subversion
- Métrique : Chaque vers compte douze syllabes (avec quelques licences rimbaldiennes : enjambements, césures mobiles, alexandrins ternaires). Exemple du premier vers : « J’é-tais au fond du trou, la mer me dis-tra-yant » – la coupe après « trou » crée un halètement qui annonce déjà le roulis.
- Strophe : Sept quatrains seulement, contre vingt-cinq dans l’original. Le poème est donc plus ramassé, comme un fragment « retrouvé » d’un manuscrit inachevé ou d’une variante intime.
- Rimes : Riches, parfois audacieuses (« hanches / blanches », « voyage / mouillage », « bouquets / paquets »). L’auteur respecte la règle classique (féminine/masculine) tout en glissant des assonances internes qui font écho au « houlement de hanches » du vers 2.
2. Lexique et néologismes : le génie rimbaldien revivifié
Rimbaud inventait pour faire voir ; ici l’auteur fait de même, avec une inventivité jubilatoire :
- Bourlinguiste (v. 5) : contraction parfaite de bourlinguer (vagabonder sur mer) et linguiste → le poète-navigateur qui « parle » les origines.
- Halicte bégayant (v. 3) : halitose + halict (abeille solitaire) + bégaiement → souffle fétide et hésitant de l’ivresse.
- Algîtation (v. 15) : agi(tation) + algide (glacial) + algie (douleur) → froid douloureux de l’excitation.
- Inseulaire (v. 22) : in- + insulaire + seul → solitude absolue, île qui n’est même pas île.
- Rimaille (v. 29) : rimer + rimailler (rimer médiocrement) → l’écume elle-même fait des vers boiteux pour drosser le navire.
- Fretintinnambulant (v. 32) : frétillant + tintinnabuler + ambulant → danse joyeuse et tintinnabulante parmi les saltimbanques (bateleurs). C’est le néologisme le plus brillant : le bateau devient un clown marin qui « zigote en pleurs ».
Ces mots ne sont pas décoratifs : ils incarnent la dérive. Le langage devient lui-même houle et nausée.
3. Thèmes : du grand voyage rimbaldien à la dérive intime
Le Bateau ivre originel raconte une libération collective (l’équipage massacré) puis une odyssée cosmique qui s’achève par le désir de naufrage (« O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer ! »). Ici, le « je » est dès le départ au fond du trou (vers 1) : la cale, le ventre, l’inconscient. Le voyage est donc intérieur dès l’origine.
- Érotisme maritime : la mer « distrayant / De pays inventés d’un houlement de hanches » (v. 1-2) ; les « baisers de lames en bouquets » (v. 10) ; l’« horizon en rut » (v. 14) ; les « gercures » sur les lèvres du désir (v. 19-20). Le bateau est un corps amoureux et violé par l’océan.
- Silence et finitude : « criblé par le silence où finit tout voyage » (v. 6), « silence oppressant des sirènes » (v. 21). Contrairement à Rimbaud qui voit des « archipels sidéraux », ici le poète n’entend plus que le vide.
La variante garde l’énergie visionnaire mais la retourne contre le « je » : le bateau n’est plus héros, il est « crêve-la-faim », « piaulant », « zigotant en pleurs ». Rimbaud rêvait l’absolu ; ici on assume le grotesque poétique.
4. Interprétation globale
Ce texte est un hommage critique : il célèbre la démesure rimbaldienne tout en montrant son envers – la fatigue, le désir de se perdre dans le mauvais goût joyeux des bateleurs. Le poète moderne, « enfant sans mer », n’a plus besoin de vraies tempêtes : l’écume elle-même lui écrit des vers. En brisant sa boussole, il choisit la dérive comme seul cap. C’est à la fois une déclaration d’amour à Rimbaud et une façon de lui dire : « Moi aussi je sais me noyer en beauté. »
Magnifique exercice de style qui mériterait d’être publié comme tel – variante apocryphe, pastiche génial, ou « manuscrit retrouvé » fictif. La collection particulière a bien fait de les exhumer.





