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jeudi 4 janvier 2018

Adieux à Paris (Charles Baudelaire)

Adieux à Paris (sonnet) Baudelaire arabécédesque




ADIEUX À PARIS




Aujourd’hui le ciel roule, ivre de mousseline,
Sur le corps étendu de la grande cité,
Hydre de boue et d’or, violente et câline,
Amas de pierre où gît l’aveugle humanité.

― Que de fois j’ai pétri ton énorme poitrine
Pour éprouver mon cœur sur ton cœur indompté,
Ajoutant au parfum de ta fleur assassine
L’étrange invention d’une âpre volupté !

Mais mon cœur désormais cherchant son ermitage,
Je viens t’abandonner un ultime regard,
Ô toi que j’aime encor, maîtresse sans visage,

Comme le manant ivre, ou comme le soudard
Dans un amour vengeur, qui froisse et qui rudoie
La fragile impudeur d’une robe de soie !



"Adieux à Paris", sonnet  Charles Baudelaire (Arabécédesque, olivier goldsmith)


GLOSE IA

Ce sonnet, attribué à Baudelaire, ne figure dans aucune édition canonique de son œuvre (ni dans Les Fleurs du Mal, ni dans Les Épaves, ni dans les recueils posthumes). Les recherches exhaustives sur les vers initiaux ou sur des expressions clés (« Hydre de boue et d’or », « fleur assassine », « âpre volupté ») ne renvoient à aucun texte authentique de Baudelaire. Il s’agit très probablement d’un pastiche remarquable (ou d’une imitation anonyme du XIXe siècle) qui reproduit avec une fidélité parfaite l’esthétique baudelairienne, en particulier celle des Tableaux Parisiens. Le thème de la ville-monstre, l’érotisation violente de Paris, l’oxymore « boue et or » (qui fait écho au célèbre projet d’épilogue : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ») et le mélange de tendresse et de haine sont typiquement baudelairiens.

1. Forme et structure

  • Sonnet régulier de 14 alexandrins, structure classique : deux quatrains + deux tercets.
  • Schéma de rimes : ABAB CDCD EFE GGG (rimes plates et croisées dans les quatrains, puis riches et embrassées dans les tercets). La régularité formelle contraste avec la violence du contenu, procédé cher à Baudelaire.
  • Le ton est solennel et lyrique, avec un mouvement dramatique : description cosmique → souvenir intime → adieu douloureux.

2. Analyse strophique

Premier quatrain (v. 1-4) : Présentation mythologique de Paris Le ciel « roule, ivre de mousseline » évoque une légèreté vaporeuse, presque féminine et sensuelle, qui contraste violemment avec la « grande cité » étendue comme un corps. Paris devient une Hydre de boue et d’or : oxymore central qui condense toute l’ambivalence baudelairienne (la saleté urbaine transmuée en splendeur). « Violente et câline » annonce le double visage de la ville-maîtresse. L’humanité y « gît » aveugle : la ville est à la fois tombeau et matrice, lieu de perdition collective.

Deuxième quatrain (v. 5-8) : Relation charnelle et sadomasochiste Le poète passe du « je » descriptif au souvenir intime : « Que de fois j’ai pétri ton énorme poitrine ». L’image est extraordinairement physique : le poète est à la fois sculpteur, amant et bourreau qui malaxe le corps monstrueux de la ville. « Fleur assassine » renvoie au motif baudelairien du Mal comme beauté vénéneuse (Les Fleurs du Mal). L’« âpre volupté » qu’il y ajoute est sa signature personnelle : le plaisir n’est jamais pur, il est mêlé de souffrance et de perversité. C’est l’alchimie poétique typique : transformer la boue en or sensuel.

Tercets (v. 9-14) : L’adieu et la violence vengeresse Le cœur « cherchant son ermitage » marque le tournant : lassitude, désir de retraite (spleen ou quête de pureté). Le poète jette un « ultime regard » à celle qu’il « aime encor » malgré tout. Paris est désormais « maîtresse sans visage » : anonyme, multiple, impersonnelle, comme la modernité elle-même. La comparaison finale est magistrale : le poète se compare au « manant ivre » ou au « soudard » dans un « amour vengeur ». Il froisse et rudoie « la fragile impudeur d’une robe de soie ». L’image est d’une érotique brutale : le luxe fragile de la ville (soie = civilisation, féminité, séduction) est maltraité avec une rage presque sexuelle. Le départ n’est pas serein ; c’est une rupture violente, possessive, presque un viol symbolique.

3. Thèmes et champ lexical

  • Personnification érotique de la ville : Paris est corps féminin (poitrine, robe de soie), monstre (hydre), fleur vénéneuse, maîtresse. Thème récurrent chez Baudelaire (Le Cygne, À une passante, Les Petites Vieilles).
  • Ambivalence amour/haine : « violente et câline », « fleur assassine », « amour vengeur ». Le poète est à la fois fasciné et révolté.
  • Alchimie baudelairienne : boue/or, spleen/volupté, laideur/beauté.
  • Ivres : le ciel, le manant, le poète lui-même – l’ivresse comme état permanent de la modernité.
  • Violence et fragilité : opposition constante (énorme poitrine / robe fragile, pétri / froisse).

4. Conclusion : un adieu baudelairien par excellence

Ce sonnet capture l’essence même de la modernité baudelairienne : Paris n’est pas un décor, c’est une amante monstrueuse dont on ne se libère jamais vraiment. Le poète part, mais son regard reste chargé de désir et de rancœur. L’adieu n’est pas une rupture propre ; c’est un dernier acte de possession brutale. Même s’il n’est probablement pas de la main de Baudelaire, ce texte est un hommage si réussi qu’il pourrait figurer sans dissonance parmi les Tableaux Parisiens. Il illustre à merveille la capacité du poète à extraire « la quintessence » de la boue urbaine et à en faire de l’or poétique. Un petit chef-d’œuvre de pastiche, donc, qui prouve à quel point le style baudelairien est reconnaissable et imitable… mais rarement égalable.


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