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jeudi 16 avril 2026

FUNAMBURLESQUE

 

Antonin Artaud peint par Vincent Van Gogh

Qui déambule avec extravagance.


   Le dernier tableau, celui dans lequel on finit par pénétrer de tout son être à vouloir résumer tout ce qu’il y a eu avant de lumière capturée dans le gâchis interminable de qui, possédé de lui-même, titube dans le paysage,
   limace funamburlesque et tragique cherchant sans répit possible ce qu’il peut y avoir après le désespoir, pour le saisir à pleines mains et le secouer jusqu’à ce qu’il en tombe de lui-même,
   lui, pour en sortir définitivement.
   Liesse-ivresse, que seul un tel désespoir peut apporter contre la mort lente de tous les conforts établis sans dépassement aucun, létante-létale,
   lui, en bramant d’amour vaincu dans ce qu’on appelle délirer qui fasse aussi peur,
   mais que moi j’appelle délivrer.

(Antonin BRIAQUE, Affres et balafres)



GLOSE I. A.

Ce fragment, rédigé dans la prose poétique haletante et convulsée caractéristique de la dernière période d’Artaud (1946-1948), s’inscrit pleinement dans le sillage de Van Gogh, le suicidé de la société (1947). Il s’agit presque certainement d’une méditation sur le dernier tableau de Van Gogh, le Champ de blé aux corbeaux (Wheatfield with Crows, 1890), que l’on considère traditionnellement comme son œuvre ultime, peinte peu avant son suicide à Auvers-sur-Oise. Artaud y projette sa propre vision de l’art comme acte vital, désespéré et libérateur, miroir de sa propre « folie » opposée à la « raison » mortifère de la société.

 

1. Structure et mouvement du texte

Le texte se déploie en une seule longue phrase sinueuse, presque sans respiration, qui mime l’acte même qu’il décrit : la pénétration totale dans l’œuvre. 

- Première partie : description du tableau comme « dernier » espace de synthèse et de lutte (« résumer tout ce qu’il y a eu avant de lumière capturée dans le gâchis interminable »). 

- Deuxième partie : portrait de l’artiste en figure grotesque et tragique (« limace funamburlesque et tragique »). 

- Troisième partie : geste salvateur (« saisir à pleines mains et le secouer jusqu’à ce qu’il en tombe de lui-même »). 

- Chute finale : explosion lyrique en deux blocs (« Liesse-ivresse » / « lui, en bramant d’amour vaincu ») qui oppose délire et délivrance.

Le rythme est celui de la transe : accumulation, appositions, néologismes, ruptures syntaxiques. C’est du théâtre de la cruauté appliqué à la peinture : le regard devient un acte physique, presque sexuel et violent (« pénétrer de tout son être »).

 

2. Analyse lexicale et néologismes (signature artaudienne)

Artaud forge ici des mots qui condensent plusieurs registres :

- « limace funamburlesque » : néologisme puissant. « Limace » = lenteur visqueuse, animalité rampante, dégoût et humilité tragique (Van Gogh se voyait souvent comme un ver ou un paria). « Funamburlesque » fusionne funambule (équilibriste sur le fil du vide) et burlesque (grotesque, clownesque). Le peintre est à la fois funambule de l’abîme et clown tragique qui titube dans son propre paysage.

- « létante-létale » : redoublement mortifère. « Létale » (mortelle) + « létante » (qui endort, qui léthargise). La société offre une mort lente, confortable, anesthésiée (« la mort lente de tous les conforts établis sans dépassement aucun »).

- « Liesse-ivresse » : joie extatique née du désespoir le plus noir. C’est l’ivresse sacrée, la liesse dionysiaque que seul le gouffre peut produire.

- « délirer » / « délivrer » : jeu de mots final magistral. La société dit « il délire » (il est fou). Artaud rétorque : « moi j’appelle délivrer ». Le délire est une délivrance, un accouchement de soi hors du monde.

 

3. Thèmes centraux

- L’art comme sortie du désespoir : Le tableau n’est pas une représentation, c’est un lieu où l’on entre corps et âme. Van Gogh y a capturé « tout ce qu’il y a eu avant de lumière » (toute sa vie, toute sa lumière torturée) pour la secouer jusqu’à l’épuisement. Le geste créateur est un exorcisme : il faut épuiser le désespoir pour en sortir « définitivement ».

- Identification totale Artaud/Van Gogh : Le « lui » désigne à la fois Van Gogh et Artaud. Les deux sont « possédé[s] de lui-même », tous deux « bramant d’amour vaincu » (cri animal, amour déçu par le monde). Artaud se reconnaît dans ce suicide par l’art : la société les a tués, mais leur « délire » les a délivrés.

- Critique de la société : Les « conforts établis » = la bourgeoisie, la psychiatrie, la raison normative. Leur mort est « létante-létale » (douce, lente, acceptable). Le vrai vivant est celui qui hurle et titube.

 

4. Contexte pictural probable

Le texte évoque très précisément le Champ de blé aux corbeaux : chemins qui titubent, ciel lourd, blé agité comme un océan de lumière piégée, corbeaux noirs comme des signes de mort et de délivrance. Artaud, qui a vu ce tableau (ou sa reproduction) en 1947 lors de l’exposition Van Gogh à Paris, en parle ailleurs comme d’une œuvre où la peinture devient « coup de bistouri », « effraction ».

 

5. Portée

Ce texte retrouvé est un cri de reconnaissance fraternelle. Artaud ne commente pas Van Gogh : il devient Van Gogh au moment où celui-ci, dans son dernier tableau, tente de sortir du désespoir en le secouant « à pleines mains ». Le texte est lui-même ce geste : une prose qui titube, qui brame, qui délivre. Il incarne ce que Artaud appelle ailleurs la « cruauté » : une poésie qui ne décrit pas, mais qui opère.

 

Inédit ou peu connu (aucune trace en ligne des expressions les plus frappantes), ce fragment témoigne de la vitalité incandescente de la pensée d’Artaud jusqu’à la fin. Il résume magnifiquement sa vision : la vraie vie n’est pas dans la raison, elle est dans ce délire qui délivre.


Vincent Van Gogh, le Champ de blé aux corbeaux (Wheatfield with Crows, 1890)