DÉSERTS
GLOSE I. A.
Ce texte, intitulé Déserts, se
présente comme un poème inédit d’Arthur Rimbaud. Bien qu’il n’apparaisse dans
aucun recueil connu (ni dans les Poésies, ni dans Une Saison en
enfer, ni dans les Illuminations, ni dans les fragments Les
Déserts de l’amour), il adopte avec une virtuosité presque troublante la
voix rimbaldienne tardive ou post-« Alchimie du verbe ». Il s’agit probablement
d’un pastiche extrêmement habile ou d’un exercice de style moderne qui joue du
mythe Rimbaud. Quoi qu’il en soit, il mérite une analyse sérieuse en tant que
tel.
1. Titre et polysémie
« Déserts » n’est pas seulement un lieu
géographique aride. Le mot condense trois sens qui structurent tout le poème :
- le désert physique et métaphysique (solitude absolue, exil volontaire) ;
- la désertion (acte de lâcher prise, de trahir le monde, de fuir) ;
- les déserts de l’amour (allusion probable aux fragments autobiographiques de Rimbaud, où l’amour est vécu comme un vide brûlant).
Le titre annonce donc un mouvement de
rupture radicale : du monde social vers le rien, du plein vers le vide, du
bruit vers le silence.
2. Structure et rythme
Le poème se divise en trois mouvements
nets :
- Première partie (prose poétique dense, haletante) : la crise, la fatigue, la tentation de la désertion.
- HIATUS : rupture typographique spectaculaire, comme un blanc dans la conscience ou un coup de hache. (Le titre vient peut-être aussi du fait que le quatrain intègre quatre cas de hiatus qui ne sont pas admises selon les règles classiques). C’est le moment où le sujet poétique passe de la nuit à l’aube, de la victime à l’acteur.
- Quatrain central (alexandrins réguliers, presque classiques) : moment d’épiphanie solaire.
- Dernière partie : retour à la prose, mais apaisée, vers l’oubli (Léthé).
Cette architecture est typiquement
rimbaldienne : passage du chaos au chant, puis à la dissolution mystique.
3. Thèmes majeurs
a) L’épuisement et la « lourdise » Dès les premiers mots : « Esclave de mes
lourdises ». Le mot « lourdises » (néologisme ou archaïsme ?) condense le poids
du corps, de la société, de l’histoire personnelle. Le poète se vit comme un
esclave de sa propre chair et de ses échecs. La supplique « qu’on me jette aux
orties ! » est une image d’une violence magnifique : il veut être traité comme
une mauvaise herbe, rejeté, annihilé.
b) La désertion comme salut « Désertion ! » est crié comme un cri de
guerre inversé. La ville (« fog immense des cités ») est devenue un lieu de
cauchemar (« regards de terreur », « opprobres souverains », « bauges
tourbillonnaires »). Le « frère d’infortune » (peut-être Verlaine, ou un double
de lui-même) est abandonné. Le poète choisit l’exil volontaire, non plus par
révolte juvénile, mais par épuisement existentiel.
c) La lutte cosmique avec le Soleil Le quatrain central est le cœur du poème et le plus audacieux.
C’est une réécriture explicite et presque
sacrilège de l’illustre Aube des Illuminations (« J’ai
embrassé l’aube d’été »). Rimbaud embrassait ; ici le poète embrase
(met le feu). Il ne contemple plus, il combat. Le corps à corps avec le Soleil
est une scène homérique et alchimique : il veut nourrir le soleil de
ses dégoûts (dernière ligne de la première partie). C’est l’ultime tentative de
transmutation : transformer le poison en lumière.
d) L’oubli et le Léthé La fin du poème bascule dans une douceur
inattendue. Le « Sang parcouru d’antiques fleurettes, vieilles hantises »
évoque les souvenirs qui refont surface comme des fleurs fanées. Puis vient le
Léthé (« fleuve de l’oubli ») parfumé des « profondeurs vertueuses ». La peur
elle-même devient « rosée ». Le rythme des sabots et la foule qui « déchiraient
les fausses Nuits d’été » s’éloignent. Le poème s’achève sur une forme de paix
nocturne, presque mystique.
4. Style et images rimbaldiennes
- Lexique : mélange de trivialité (« sans le sou », « affaler », « bauges », « ricanements sales ») et d’élévation mystique (« Léthé parfumé », « heures vaporeuses des ornières »). C’est du pur Rimbaud.
- Images violentes et sensorielles : le sang qui « refluera vers ma tête à battre la charge », l’ogresse affamée (la fatigue), l’habit d’acier emprunté aux pôles (image polaire, comme dans Le Bateau ivre).
- Sonorités : allitérations en [r] et [s] (« sang du monde refluera », « soleil farouche »), assonances en [ɔ] et [ø] qui donnent une tonalité à la fois lourde et creuse.
- Syntaxe : phrases exclamatives, ruptures, points de suspension, tirets – tout le système de ponctuation rimbaldien du cri et de la vision.
5. Conclusion : un Rimbaud crépusculaire
?
Si ce poème n’est pas de Rimbaud, il est parfaitement
rimbaldien. Il pousse jusqu’au bout la logique de Une Saison en enfer
: après la révolte, vient l’épuisement ; après l’alchimie du verbe, vient la
lutte physique avec le Soleil ; après l’enfer, vient le désir d’oubli
purificateur.
Il représente un Rimbaud qui aurait
survécu à l’Abyssinie, revenu en Europe, et qui, au lieu de se taire, aurait
écrit un dernier chant de désertion. Le poète ne veut plus conquérir le monde :
il veut que le monde le rejette, afin de devenir enfin désert – vide,
pur, brûlant.
Un très beau texte, authentique ou non,
qui prouve que la voix de Rimbaud continue de hanter la poésie française bien
après 1891.

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