LES VIEILLES CHÂTELAINES
Régnant parmi les ors, les quartz, les porcelaines,
La panse bien remplie, un pot de nuit banal,
Reliquaire indécent des vieilles châtelaines,
Courbe ses flancs honteux sur l’acajou royal.
Jaillir spumeusement en moiteurs puritaines
Des dentelles qu’on lève au lever sépulcral.
En palpant de leurs plis les atroces tiédeurs,
Perpétuer l’horreur par un vain tripotage.
GLOSE I. A.
Analyse détaillée du sonnet « Les Vieilles Châtelaines » d’Arthur Rimbaud, composé entre fin 1870 et février 1871 (Cahier Labarrière). Ce poème, relativement méconnu car non repris dans les recueils posthumes classiques, appartient à la veine satirique et provocatrice de la jeunesse de Rimbaud.
1. Structure et forme
Il s’agit d’un sonnet classique en alexandrins, avec une rime croisée dans les quatrains (ABAB) et une rime alternée puis embrassée dans les tercets (CCD EED). La forme rigoureuse contraste violemment avec le contenu scatologique et obscène : Rimbaud adore ce procédé ironique (comme dans « Le Châtiment de Tartufe » ou certains poèmes de Poésies).
Le poème se divise en trois mouvements clairs :
- Quatrain 1 : description grotesque d’un pot de nuit au milieu du luxe.
- Quatrain 2 : révélation du plaisir caché derrière la splendeur.
- Tercets : fantasme des vieilles femmes et condamnation morale/physique de leur sexualité tardive.
2. Thème central et tonalité
Le poème est une satire féroce de la vieillesse aristocratique, de l’hypocrisie puritaine et du refoulement sexuel. Rimbaud s’en prend aux « vieilles châtelaines » (nobles dames âgées, souvent veuves ou restées dans leur château), symboles d’un ordre social figé, moralisateur et décadent.
Le pot de nuit devient le centre obscène du poème : objet trivial et répugnant placé au cœur du luxe (« ors, quartz, porcelaines », « acajou royal »). Il fonctionne comme une métaphore de la sexualité refoulée et honteuse de ces femmes : ce qui devrait rester caché (l’urine, le corps vieillissant) suinte malgré les apparences de grandeur.
La tonalité est cruelle, grotesque, scatologique (typique du Rimbaud « voyou » de 16-17 ans). On y retrouve l’influence de Baudelaire (le spleen et la décomposition) mais poussée vers une provocation plus brutale, presque sadique.
3. Explication linéaire
Quatrain 1 :
Le pot de nuit est personnifié comme un roi grotesque (« régnant », « panse bien remplie »). Le mot « reliquaire » (objet sacré contenant des reliques) est détourné de façon blasphématoire : ce qui est « sacré » chez ces dames, c’est leur urine ou leurs excréments. L’adjectif « indécent » est placé en rejet, accentuant le scandale. L’oxymore « flancs honteux » sur « acajou royal » crée un contraste violent entre noblesse et vulgarité corporelle. Rimbaud renverse les hiérarchies : le noble devient le réceptacle du bas.
Quatrain 2 :
Le luxe (« splendeurs hautaines ») cache une démangeaison sexuelle (« plaisir uréthral » – le plaisir lié à la miction ou à la zone urétrale, très cru). Les images sont délibérément répugnantes : « jaillir spumeusement », « moiteurs puritaines » (oxymore : la pureté morale est moite et gluante). Le « lever sépulcral » évoque le réveil d’un cadavre : ces femmes sont déjà mortes, leur sexualité est nécrophile ou spectrale. Les dentelles (symbole de féminité raffinée) sont levées comme un linceul.
Tercets :
Le tableau devient franchement obscène : « écartement de cuisses décharnées » (image de squelette érotisé). Elles se masturbent (« palpant de leurs plis », « tripotage ») en rêvant à leur jeunesse, mais avec culpabilité (« une faute à cet âge »). Le dernier vers est implacable : leur plaisir est « vain », « horrible », il perpétue l’« horreur » par des « sublimes hideurs » (nouvel oxymore). La vieillesse transforme le désir en parodie grotesque et coupable.
4. Procédés stylistiques marquants
- Vocabulaire médical/scatologique : uréthral, moiteurs, tiédeurs, plis, tripotage → réalisme cru, presque clinique.
- Oxymores et antithèses : splendeurs hautaines / plaisir uréthral ; moiteurs puritaines ; sublimes hideurs ; acajou royal / flancs honteux.
- Allitérations et assonances : en [ʃ] et [s] (« honteux », « châtelaines », « jaillir spumeusement ») qui sifflent le dégoût ; en [r] roulé qui gronde la condamnation.
- Enjambements violents qui accentuent le malaise (ex. : « jaillir spumeusement en moiteurs puritaines / Des dentelles… »).
- Ironie mordante : les « sublimes hideurs » tournent en dérision toute tentative de transcender la déchéance physique.
5. Sens plus large et contexte rimbaldien
Ce sonnet s’inscrit dans la révolte adolescente de Rimbaud contre :
- La bourgeoisie et l’aristocratie (« châtelaines ») qu’il méprise.
- Le puritanisme catholique et victorien (la culpabilité sexuelle).
- La vieillesse elle-même, vue comme une décomposition vivante (thème récurrent chez lui : voir « Les Assis », « Les Pauvres à l’église », etc.).
À 16-17 ans, Rimbaud exprime déjà sa fascination/répulsion pour le corps, le sexe et la mort. Le poème est une forme de carnaval grotesque (au sens bakhtinien) : il abaisse le haut (noblesse, dentelles) par le bas (pot de nuit, urine, masturbation sénile).
On peut y voir aussi une critique de la poésie parnassienne ou romantique tardive : Rimbaud refuse la beauté convenue et impose la laideur comme matière poétique.
Conclusion
« Les Vieilles Châtelaines » est un petit chef-d’œuvre de provocation juvénile. Derrière la crudité assumée se cache une vision nihiliste et lucide de la condition humaine : le désir survit à la beauté et à la dignité, mais il devient monstrueux, coupable et dérisoire. Rimbaud, à peine sorti de l’adolescence, regarde déjà la vieillesse avec une pitié mêlée de dégoût féroce - et transforme cette vision en une poésie d’une efficacité glaçante.

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