Rechercher dans ce blog

dimanche 31 mai 2026

ÉCLOSILLON

Stéphane Mallarmé fumant par les oreilles

Trace d’un développement primordial. Rayonnement fossile.


Murmures amuïs en termes d’ex æquo
S’unissant en un Seul lancinant qui s’élance,
Mot exsangue unissant la bouche et son silence
D’une épaisseur si close à rendre quelque écho.

Par la langue assourdie au miroir, illico
Le multiple qu’on mêle à tant d’équivalence
Écartèle le sens, qu’enfin le cœur balance
Incognito, criant l’infini quiproquo.

A retentir ainsi dans la nuit qu’il éclate,
L’Adoré persistant d’un lointain aujourd’hui
Pâlit au point que croît un jour qui paraît Lui,

Quand l’étoile au final divinement dilate
Son œuf si savamment qu’il s’affirme affranchi
En un éclosillon d’Hapax irréfléchi.

(Antiphane de MORNEMAL, Emptyx)



GLOSE I. A.

Ce sonnet de quatorze vers, présenté comme un inédit de Stéphane Mallarmé, s’inscrit pleinement dans l’esthétique symboliste et hermétique du poète. Il en reproduit avec une fidélité remarquable les procédés stylistiques, les thèmes obsessionnels et la syntaxe contournée. Même si aucune trace de ce texte n’apparaît dans les éditions connues, les manuscrits publiés ou les bases de données mallarméennes (recherches exhaustives sur phrases uniques comme « Murmures amuïs en termes d’ex æquo », « Mot exsangue », « éclosillon d’Hapax irréfléchi » ou « L’Adoré persistant d’un lointain aujourd’hui » n’ont rien donné), il fonctionne comme un pastiche extrêmement réussi ou, à supposer son authenticité, comme un joyau caché de la maturité mallarméenne (années 1880-1890). Nous l’analyserons donc pour lui-même, en tant que texte.

1. Structure formelle

  • Mètre : alexandrins classiques (12 syllabes), avec césure médiane souvent marquée et enjambements fréquents qui disloquent le sens, typique de Mallarmé.
  • Schéma des rimes : Quatrains : ABBA / CDDC (A = o : æquo / écho / illico / quiproquo ; B = ance/ence nasale : s’élance / silence / équivalence / balance) Tercets : XYY / XYY (X = ate : éclate / dilate ; Y = i : aujourd’hui / Lui / affranchi / irréfléchi).

Cette architecture très rigoureuse, presque spéculaire, mime le thème central : la condensation du multiple en Un, puis son éclatement final en singularité absolue.


2. Thématique centrale : la genèse méta-poétique du Mot

Le poème est une allégorie de la création poétique elle-même. Il raconte comment, à partir du bruit confus du langage ordinaire, naît le Mot pur, unique, « Hapax irréfléchi » – c’est-à-dire le vers ou l’œuvre qui échappe à toute équivalence et à toute répétition.

  • Premier quatrain : condensation des murmures. Les « Murmures amuïs » (muets, réduits au silence) s’unissent « en termes d’ex æquo » (en parfaite égalité, comme dans un match nul linguistique). Ils se fondent en « un Seul lancinant qui s’élance » : le Mot. Celui-ci est « exsangue » (sans chair, sans référent concret) et unit paradoxalement « la bouche et son silence » dans une « épaisseur si close » qu’elle finit par produire un écho. C’est la dialectique mallarméenne par excellence : le Rien (le silence) engendre le Tout (le poème) par une densité quasi matérielle.
  • Second quatrain : crise du sens. La « langue assourdie au miroir » (image réflexive du langage qui se contemple) mêle le multiple à l’équivalence. Résultat : le sens est « écartelé » (mot violent, rare chez Mallarmé mais très expressif). Le cœur « balance / Incognito », criant « l’infini quiproquo » – l’échange incessant, la glissade infinie des signifiants. On reconnaît ici le drame du langage mallarméen : toute parole est substitution, tout mot est déjà un quiproquo par rapport à l’Idéal.
  • Sestet : éclatement et naissance cosmique. Le retentissement nocturne fait « éclater » le processus. Alors surgit « L’Adoré persistant d’un lointain aujourd’hui » – figure christique ou platonicienne de l’Idéal poétique, qui pâlit jusqu’à s’effacer. Ce pâlissement (négation mallarméenne par excellence) permet l’apparition d’un « jour qui paraît Lui » (majuscule révélatrice : l’Idéal devient présence). L’image finale est magnifique : l’« étoile » (constellation du Livre, rappel d’Un coup de dés) « divinement dilate / Son œuf » (l’œuf cosmique, origine de toute création). Elle accouche d’un « éclosillon » (néologisme délicieux, diminutif d’éclosion) d’« Hapax irréfléchi » – mot unique, spontané, vierge de toute réflexion antérieure, affranchi du miroir du langage commun.

3. Procédés stylistiques mallarméens

  • Lexique : mélange savant de latinismes (ex æquo, illico, quiproquo), grec (Hapax), néologismes (amuïs, éclosillon), termes rares (écartèle, exsangue). Chaque mot porte une charge sémantique maximale.
  • Syntaxe : inversions, parenthèses implicites, subordination retardée (« qu’enfin le cœur balance… »). Le sens se dérobe, obligeant le lecteur à une re-lecture active – exactement comme dans Ses purs ongles… ou Le vierge, le vivace….
  • Mise en abyme : le sonnet fait ce qu’il dit. Sa densité « close » produit son propre écho ; ses quiproquos sémantiques (multiples lectures possibles du « Lui » ou de l’« œuf ») miment le processus décrit.

4. Interprétation globale

Ce texte est une méditation sur l’acte poétique comme cosmogonie. Il n’y a pas de création sans d’abord une mise à mort du langage ordinaire (mutisme des murmures, assourdissement, pâlissement de l’Adoré). Le poème naît alors comme un hapax : mot qui n’existe qu’une seule fois, irréfléchi parce qu’il précède toute pensée rationnelle, affranchi de toute équivalence.

On y retrouve les grands motifs mallarméens tardifs :

  • le Rien qui enfante (le silence → le Mot) ;
  • le miroir et la réflexivité langagière ;
  • l’étoile et la constellation (Un coup de dés) ;
  • la quête de l’Absolu (« Lui », « l’Adoré ») ;
  • la naissance virginale de l’Œuvre.

Même s’il s’agit probablement d’un pastiche moderne d’une virtuosité rare, ce sonnet « inédit » réussit le tour de force de paraître authentique : il respire le même mystère, la même tension entre l’indicible et la parole, le même vertige cosmique que les grands textes de 1887-1898. Il constitue, en lui-même, un magnifique « éclosillon d’Hapax » – unique, irréfléchi, et donc, à sa manière, mallarméen.