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mardi 30 janvier 2018

OUBLIEN

OUBLIEN (Essais Montaigne) https://arabecedesque.blogspot.com


Pense-bête dont le sens est perdu.


   Un mouchoir avec un nœud c'est pas pratique. C'est que c'est pas un mouchoir : c'est un pense-bête pour ne plus me moucher dedans. Pas dans le pense-bête, dans le mouchoir. Le seul fait de penser à ce qu'on fait avec un mouchoir sans y penser suffit pour que je me refuse à le faire, mais comme le seul fait de penser à autre chose suffit pour toujours finir par le faire sans y penser, je m’efforce toujours de penser à ce que je fais pour ne pas le faire, d'où ce nœud perpétuel pour me faire penser de penser à ne pas le faire sans y penser.
   Car en fait, à bien y penser, ce n'est pas moins sale de le faire dans un mouchoir que dans ses doigts, même si bien sûr c'est plus propre de le faire dans un mouchoir quand on n'est pas seul, mais c'est d'autant plus propre de le faire dans ses doigts quand on est seul à le faire qu'il est bien sûr plus rapide de laver ses doigts que le mouchoir.
   Et un pense-bête ça sert à ça quand je suis seul. Sans lui, je finirais sans y penser par chercher un mouchoir sans nœud pour y faire ce que je ne veux pas faire sans y penser. Si je ne suis pas seul, j'évite évidemment de le faire avec les doigts, ce qui serait alors plus sale de le faire qu'avec un mouchoir, ce qui fait que je garde le nœud du mouchoir pour penser aussi à ne pas le faire avec les doigts, ce qui fait que, seul ou pas, je n'ai plus de mouchoir mais un seul pense-bête avec un nœud perpétuel qui fait qu'à force de n'y plus penser je n'y pense plus vraiment et cela devient un oublien, à ce point d'avoir déjà cherché un mouchoir dans ma poche quand je ne suis pas seul alors que je n'ai plus qu'un pense-bête sur moi qui me paraît inutile parce que c'est devenu un oublien, mais que je n'ose transformer en mouchoir de peur d'oublier que c'est un pense-bête. Et un second mouchoir, sans nœud celui-là, ne ferait en rien l’affaire car je pourrais tout aussi bien le prendre pour un pense-bête auquel j'aurais défait le nœud sans y penser, et sans y penser lui faire un nœud pour ne pas oublier que c'est un pense-bête, ce qui fait qu'avec le temps j'ai pris l'habitude d'éviter de paraître ou de recevoir quand je suis affairé du nez, jusqu'à hésiter parfois à le faire avec les doigts quand je suis seul tant le nœud dans la gorge me serre à la pensée de m'être trompé d'oublien.
   Un oublien est cette mémoire égarée qu'on garde précieusement de peur de l'égarer, autant par nostalgie d'avoir pu savoir ce qu'on pensait pour y penser après, que comme trace infime qui nous rappelle que nous avons été ce que nous sommes appelé à être de moins en moins au fur et à mesure que le temps va s'accélérant de plus en plus tandis que nous perdons de la vitesse jusqu'à cette angoisse de l'immoublilité totale, disparition qui n'a plus rien à voir avec ce qu'on pensait être de l'immortalité sans y penser vraiment. L'oublien a ce goût d'éternité palpable qui nous rassure le temps de le considérer, sans nous apporter plus d'espoir pour autant ; qui fait perdurer dans l'illusion de faire un nœud à son destin sachant sans y penser vraiment qu'il est inutile de faire et de penser ainsi, car l'éternuement final ne fait rien à l’affaire sinon qu’en nous faisant la nôtre puisqu'en définitive c'est nous qui sommes mouché.

(Romain DUFLIPEUR, Les démonologues)